OLLI AND
THE BOLLYWOOD ORCHESTRA
2ème ALBUM TANTRA
Ollivier Leroy, alias Olli, n’est pas de la
génération qui, guidée par la musique de Ravi Shankar,
faisait du stop jusqu’en Inde en quête d’un
séjour dans quelque ashram (lieu de retraite). C’est
dans sa Bretagne natale qu’est née et s’est
étayée sa passion pour l’une des plus vieilles
civilisations du monde.
Tout commence du côté de Rennes, lorsque le musicien et
producteur américain, Bob Coke, l’initie à
l’art des tablas et lui entrouvre les portes
d’une culture foisonnante. En appétit, le pianiste
(classique) qu’il est, membre d’un groupe de
rock, veut en savoir plus sur cette terra incognita.
L’étude simultanée du chant lyrique, du raga Indien,
du théâtre musical sera un passeport.
En 1992, voyage en Inde : il rencontre la famille
Dagar de Bombay, se perfectionne dans l’austère
dhrupad, le plus ancien chant de l’Inde du Nord. A
Paris, il se lie avec la Kakoli Sengupta, spécialiste du
khayal, ce chant très ornementé aux subtiles vocalises qui
explore toutes les nuances du raga. Après une licence de
musicologie, il écrit un mémoire sur L’influence de
la musique indienne chez les compositeurs français après
1945. Puis, apprend l’écriture du sanskrit et la
langue hindi auprès d’Aparna Narayan, artiste
originaire du Bengale.
C’est d’ailleurs cette poétesse peintre qui,
par la suite, lui offrira plusieurs textes qu’il
mettra en musique.
Très vite, Olli a cherché à faire son miel de tous ces
enseignements. Séduit par le mouvement répétitif américain,
les sons étirés, l’usage de la voix comme instrument,
toutes choses qui se retrouvent à travers ragas (schémas
mélodiques), chants bhajans dévotionnels, cordes indiennes
et l’extrême complexité des rythmes de la musique
indienne, il va chercher des hybridations qui reflètent sa
culture occidentale et sa culture d’adoption.
Ces premières expérimentations se feront à travers les
groupes Shafali et surtout Pändip, qui lui permettent de
marier chants hindis et orchestrations rock ou mélodies
bretonnes. En 2002, il décide de poursuivre plus avant. Son
inspiration, il la trouve du côté de Bollywood (contraction
de Bombay et Hollywood), place forte d’un cinéma
indien qui produit chaque année plus d’un millier de
films dont 200 comédies musicales.
Olli est tombé amoureux de ces musiques de films, kitschs
et colorés qui sont, autant que les musiques sacrées ou
savantes, des clés pour comprendre la psyché collective du
peuple indien. Il en fait la matière première d’un
alliage sonore inédit. Ses marges de manoeuvre ne sont pas
évidentes. Comment éviter les pièges du mimétisme exotique
ou du collage? Comment trouver un ton, un style conformes à
sa propre trajectoire? Ainsi naîtra la première mouture
d’Olli and Bollywood Orchestra.
Après des allers et retours à Calcutta où il choisit des
musiciens, enregistre, teste in situ ses compositions et
son chant, l’affaire prend corps. Elle donnera lieu,
en 2004, à une création vidéo-musicale à l’occasion
de deux festivals prestigieux, Les Tombées de la nuit à
Rennes et Les Vieilles Charrues à Carhaix. La trame du
spectacle s’inspire de thèmes romantiques propres aux
grandes chansons du cinéma indien depuis les années 1970.
Des « tubes » revisités grâce à des compositions
qui font incursions dans l’univers de ces musiques
électroniques en passe de modifier le paysage des nouvelles
surproductions bollywoodiennes. La basse, les guitares
électriques, les claviers, se mariant aux tablas, mridigam,
santur, sitar, et autre sarangi de la musique
traditionnelle indienne. Quand, Olli évolue en duo avec la
chanteuse Mou « Jojo » Mukherjee, servis par
d’excellents instrumentistes indiens (certains partie
prenante de la nouvelle scène asian anglaise) ou
français. Un mixe vidéo, réalisé en direct par le vidéo-dj,
Jesse Lucas, recréant l’atmosphère d’une salle
de cinéma du côté de New Delhi. L’engouement pour ce
spectacle singulier est immédiat tant auprès des
spectateurs (20.000) que des médias. Au point que se
montera une tournée en France, en Europe et Afrique.
L’album Kitch’en, enregistré au Prime Studio de
Calcutta (spécialisé dans les B.O de films), composé pour
moitié de chants acoustiques et pour moitié de chants
griffés électro, concluant, en 2005, cet étonnant
challenge.
Avec Tantra (du verbe sanskrit qui veut dire penser), son
nouvel opus, Olli poursuit sa recherche.
À l’exception de deux titres - Govinda (nom
d’une divinité très connue) et Bhajan (chant favori
de Gandhi lorsqu’il militait pour
l’Indépendance de l’Inde), inspirés de chants
traditionnels dévotionnels -, l’album est construit à
partir de compositions en hindi.
Si son premier album s’inspirait des formes musicales
du «cinéma massala » (mélange d’épices) celui-ci
s’inscrit davantage dans le style de l’hindi
pop (équivalent local de la pop anglaise) avec des
échappées vers le hip-hop, le dub, le rock. En témoignent
Ichke ho gaya (je suis tombé amoureux) d’après un
texte d’Atarna Narayan, usiné avec Swamy, un dj
électro bhangra ; Ickte Mantra, mélange
d’électro et de bhangra du Penjab ; ou encore
Dub to ashram, compo jungle-mantra.
Les références à Bollywood - lignes mélodiques de violons,
jeu couplets / refrain - se retrouvant cette fois dans
l’invite à la danse Salam alaïkum DJ (bonjour
D’j). Olli, proposant, en outre, des pièces plus
intimistes, à l’instar de Fire bhi ou Distance, deux
chansons sur l’éloignement, thème récurrent dans
l’inspiration musicale indienne. Ou encore A Forest
de The Cure, groupe dont il était fan étant jeune, morceau
dans lequel le sitar a remplacé la guitare. Une adaptation
qui a séduit Robert Smith au point de justifier sa présence
en bonus.
Dans ce type de marqueterie musicale, le mixage qui préside
à l’osmose d’ingrédients disparates, doit faire
preuve de subtils dosages. Point de hasard à ce qu’il
ait été réalisé sous l’égide de Marco Migliari
(maître d’œuvre des disques d’Afro Celt
Sound System, Baaba Maal, Susheela Raman, Massive Attack,
Peter Gabriel…), qui plus est dans les studios
Realworld de Peter Gabriel. Olli n’avoue t’il
pas se retrouver dans la démarche de métissage sonore que
Peter Gabriel conduit depuis deux décennies ?
Une histoire de filiation hautement symbolique pour le
moins : dans les années quatre-vingt, ce fut chez
Realworld que le chant qawwali soufi de l’immense
Nusrat Fateh Ali Khan, autre idole de notre breton, sonna
pour la première fois, pop.
À l’évidence, si l’on considère ce parcours, il
y a chez Olli une sacrée dose de témérité… ou de
candeur. Lui, n’y voit qu’un enchaînement
d’heureux hasards régis par cette prédétermination si
chère aux philosophies indiennes.
En tout cas, cerise sur le gâteau, pour ce lauréat de la
bourse Villa Médicis hors les murs, décernée par
Culturesfrance (opérateur du ministère des Affaires
étrangères), Tantra sera le premier album d’un
musicien/chanteur occidental à bénéficier d’une
promotion nationale en Inde via le prestigieux label indien
Sarégama, laquelle précèdera, en 2008, une tournée à
travers l’immense pays.
Frank Tenaille
